De la 15e couronne européenne au défi suivant
La Ligue des champions 2023-2024 a confirmé une évidence : tant que le Real Madrid participe à la C1, il fait partie des favoris naturels. La 15e couronne, obtenue à Wembley face au Borussia Dortmund, prolonge une dynamique ouverte en 2014 et relancée en 2016. Mais pour comprendre comment le Real peut aller chercher une nouvelle étoile européenne, il faut d’abord revenir sur le parcours et les adversaires affrontés lors de cette édition 2023-2024, puis en tirer des enseignements tactiques et structurels.
Une phase de groupes maîtrisée, mais révélatrice
Le Real Madrid sort d’une phase de groupes 2023-2024 parfaite sur le plan comptable : 6 victoires en 6 matchs, 18 points sur 18, 16 buts marqués, 7 encaissés. Dans le groupe C, les Madrilènes affrontaient Naples, Braga et l’Union Berlin. Sur le papier, ce n’était pas le groupe le plus relevé, mais il a mis en lumière plusieurs tendances structurantes du projet d’Ancelotti.
Face à l’Union Berlin (1-0 à domicile, 3-2 à l’extérieur), le Real a buté sur un bloc bas discipliné avant de trouver la faille grâce à la qualité individuelle et à la répétition des centres. Ces rencontres ont souligné :
- La capacité à pousser jusqu’à la dernière minute (but de Bellingham à la 90+4 au Bernabéu).
- Une certaine vulnérabilité sur transitions défensives, surtout quand les latéraux montent simultanément.
Les deux victoires contre Naples (3-2 à l’extérieur, 4-2 au Bernabéu) ont servi de test plus probant. Le Real y a montré :
- Sa faculté à répondre à des temps forts adverses sans paniquer.
- L’importance de la polyvalence de Bellingham, capable d’être un troisième milieu, un deuxième attaquant ou un soutien entre les lignes.
- Une animation offensive souvent dépendante des montées de Valverde et des décrochages de Rodrygo.
Contre Braga (2-1 puis 3-0), la hiérarchie technique a parlé. Le Real a géré, fait tourner, et surtout donné du temps de jeu à certains joueurs de rotation, tout en validant rapidement la qualification. Cette phase de groupes n’a pas mis l’équipe en danger majeur, mais elle a confirmé une vérité : le Real peut dominer sans être totalement « étouffant » collectivement, car la différence se fait souvent par la qualité des individualités dans les zones décisives.
Leipzig : première alerte sur le plan structurel
En huitièmes de finale, le Real Madrid affronte le RB Leipzig. Sur le papier, un adversaire inférieur en talent, mais avec un projet de jeu clair : intensité, pressing, transitions rapides. Sur le terrain, la double confrontation (1-0, 1-1) a souligné plusieurs fragilités madrilènes.
Les principaux enseignements :
- Leipzig a souvent réussi à casser la première ligne de pression madrilène et à attaquer l’espace dans le dos des latéraux.
- Le Real a eu du mal à imposer un rythme de possession stable, surtout à l’extérieur, où il a subi plus que d’habitude.
- La différence s’est faite sur l’efficacité individuelle (but de Brahim à l’aller, Bellingham-Rodrygo au retour) plus que sur un contrôle collectif net.
Ce tour a servi de rappel : face à une équipe physiquement agressive, le Real peut reculer trop bas et perdre le contrôle au milieu. Sans un bloc compact et une sortie de balle claire, même un adversaire « seconde zone » en Europe peut poser des problèmes.
Manchester City : l’art de survivre face au favori tactique
Le quart de finale contre Manchester City a été le choc attendu entre deux modèles : le projet ultra-structuré de Guardiola contre la culture de l’instant décisif du Real. La qualification madrilène aux tirs au but après deux matchs (3-3, 1-1) ne doit rien au hasard, mais beaucoup à la gestion des moments clés.
Au Bernabéu, le 3-3 a exposé :
- La capacité du Real à punir la moindre erreur de City en transition, notamment grâce à la course de Vinicius dans la profondeur et au volume de Valverde.
- La difficulté à contenir les attaques positionnelles de City sur les côtés, quand Bernardo, Foden ou Doku fixaient les latéraux.
À l’Etihad, le plan d’Ancelotti a été plus clair : bloc médian-bas, acceptation de la domination territoriale adverse, priorité à la couverture de la zone axiale. La qualification s’est jouée sur :
- La discipline défensive, notamment de Rüdiger et Carvajal, souvent laissés en un-contre-un.
- La gestion émotionnelle : ne pas paniquer sous la pression, même quand City multipliait les centres et les tirs.
- L’efficacité maximale sur les rares sorties offensives.
Ce duel a confirmé que le Real sait gagner sans être la meilleure équipe sur le plan « tactique pur », mais aussi que ce modèle repose sur un très haut niveau de concentration individuelle et sur une certaine dose de réussite dans les deux surfaces.
Bayern Munich : le poids de l’histoire dans les moments-clés
Contre le Bayern Munich en demi-finale (2-2, 2-1), le Real a retrouvé un adversaire historique avec un profil différent de City : moins de contrôle, plus de verticalité, plus de risques dans la gestion des transitions.
À l’Allianz Arena, le Real a souffert après l’ouverture du score, notamment sur :
- Les appels dans le dos des latéraux et le rôle de Sané.
- Les duels physiques au milieu, où le Bayern a parfois semblé plus agressif.
Mais comme souvent, le Real a su survivre, rester à portée et capitaliser sur des moments isolés. Au retour, au Bernabéu, le scénario est devenu un résumé condensé des grandes nuits européennes du club :
- Un Real longtemps dominé dans les zones de vérité, mais jamais totalement dépassé.
- Un adversaire qui ne parvient pas à « tuer » le match malgré des occasions franches.
- L’entrée de Joselu, symbole de la profondeur de banc, et deux buts dans les dernières minutes pour renverser la situation.
Sportivement, cette double confrontation a rappelé que la gestion des remplaçants, l’utilisation des profils tard dans le match et la capacité à maintenir la pression psychologique sont au cœur de l’ADN européen du Real.
Dortmund : une finale révélatrice des forces et des faiblesses
La finale contre le Borussia Dortmund (2-0) à Wembley n’a pas été un récital madrilène pendant 90 minutes. Le BVB a dominé une bonne partie de la première période, profitant d’un Real trop passif, laissant trop d’espaces entre les lignes et concédant plusieurs occasions nettes.
Ce match résume bien la campagne 2023-2024 :
- Un Real capable de souffrir pendant de longues séquences sans perdre le fil mental.
- Un gardien décisif (Lunin dans le parcours, Courtois revenu pour la finale) pour maintenir l’équipe en vie.
- Une efficacité redoutable sur coups de pied arrêtés et sur phases statiques (but de Carvajal sur corner).
- La capacité à tuer le match sur une erreur adverse (but de Vinicius après une perte de balle de Maatsen).
Ce n’était pas une victoire éclatante dans le contenu, mais une démonstration de contrôle émotionnel, de gestion du rythme et de maîtrise des zones décisives.
Ce que cette campagne dit vraiment du Real version Ancelotti
Au-delà des résultats, la C1 2023-2024 du Real Madrid renvoie à plusieurs constantes structurelles :
- Une défense plus solide qu’elle n’en a l’air : malgré quelques matchs « ouverts », la ligne Rüdiger–Nacho (puis Militão), le retour de Courtois et le travail défensif des milieux ont limité les dégâts. Les expected goals adverses sont souvent élevés, mais cela tient aussi au style : accepter de défendre bas et de protéger l’axe plutôt que de tout contrôler avec le ballon.
- Un milieu caméléon : Kroos, Modric, Valverde, Camavinga, Tchouaméni, Bellingham… Ancelotti a jonglé entre plusieurs profils. Le Real peut presser haut, se regrouper bas, tenir le ballon ou jouer la transition. Cette plasticité tactique est l’une des clés pour tenir sur une campagne entière.
- Une attaque sans « 9 classique », mais avec des zones de danger multiples : sans Benzema, l’équipe s’est réinventée autour du duo Vinicius–Rodrygo et de l’apport de Bellingham. Les buts viennent de courses, de dézonages, de frappes de loin, plus que d’un jeu de remise typique d’un numéro 9 de surface.
C’est précisément à partir de ces caractéristiques qu’il faut se demander : comment le Real peut-il ajouter une nouvelle étoile européenne à ce palmarès déjà unique ?
Les clés tactiques pour viser une nouvelle Ligue des champions
Pour rester au sommet, le Real Madrid doit transformer ses forces en certitudes et réduire au minimum ses zones de fragilité. Plusieurs axes se dégagent.
1. Stabiliser la base défensive
Le retour à plein régime de Courtois, l’intégration progressive de Militão après blessure et la montée en puissance de Rüdiger offrent une base solide. Mais :
- Le club doit maintenir une rotation cohérente au poste de latéral gauche, souvent exposé, surtout face à des ailiers rapides.
- L’équilibre entre montées de latéraux et couverture des milieux doit être encore mieux calibré, notamment en phase de possession longue.
2. Clarifier la hiérarchie au milieu
Avec le départ ou la réduction du rôle de certains cadres historiques, le cœur du projet repose désormais sur Bellingham, Valverde, Camavinga et Tchouaméni. Pour franchir un cap :
- Le Real doit définir plus clairement quel profil mène le pressing (Valverde / Bellingham) et qui sécurise la zone axiale (Tchouaméni / Camavinga).
- La gestion des matchs « à haute intensité » impose un milieu capable de résister aux vagues pressings (City, Liverpool, Bayern) sans se contenter de dégager le ballon.
3. Mieux exploiter la largeur offensive
Vinicius est aujourd’hui l’arme principale à gauche, mais l’équipe peut devenir plus imprévisible en :
- Utilisant davantage les permutations entre Vinicius, Rodrygo et le milieu offensif (Bellingham ou autre) pour perturber les marquages.
- Travaillant des circuits répétés côté droit, pour ne pas concentrer 70 % du danger sur le flanc gauche.
4. Gérer les temps faibles sans subir autant
Le Real 2023-2024 a souvent gagné en ayant souffert longuement. Pour limiter le risque sur une future campagne :
- Le bloc doit remonter plus souvent après avoir récupéré le ballon, au lieu de rendre systématiquement la possession.
- Certains profils de banc (milieux travailleurs, attaquants capables de garder le ballon) doivent être intégrés plus tôt dans les matchs pour casser les dominations adverses.
Les futurs rivaux : à quoi doit se préparer le Real ?
En visant une nouvelle Ligue des champions, le Real ne se bat pas dans le vide. Plusieurs adversaires structurent désormais le paysage européen.
Manchester City
Même après son élimination en 2023-2024, City reste le rival principal :
- Capacité à asphyxier l’adversaire sur 70 minutes avec une possession haute.
- Qualité de frappe lointaine et variété offensive (Foden, De Bruyne, Haaland, Doku).
Pour les battre à nouveau, le Real devra répéter un plan similaire à celui de 2024 : acceptation de la souffrance, mais avec une sortie de balle un peu plus propre pour éviter d’être acculé aussi longtemps.
Bayern Munich
Le Bayern reste un adversaire dangereux, même dans ses saisons de transition :
- Force dans le jeu aérien et sur coups de pied arrêtés.
- Capacité à attaquer très vite la profondeur, ce qui met à l’épreuve la coordination de la défense madrilène.
Face à ce type d’équipe, la gestion de la ligne défensive et des retours de milieux (Valverde, Camavinga) sera déterminante.
Clubs anglais en reconstruction (Liverpool, Arsenal, Chelsea)
Selon les dynamiques de la saison, ces clubs peuvent redevenir des candidats sérieux :
- Ils proposent souvent une intensité de pressing supérieure à la moyenne.
- Ils obligent le Real à mieux gérer la première relance et les seconds ballons.
Outsiders tactiques (Inter, PSG, Juventus, etc.)
Ce sont des équipes capables d’alterner bloc bas et transitions rapides, souvent difficiles à « ouvrir » sur 90 minutes. Contre ces profils, le Real devra s’appuyer davantage sur :
- Des circuits de jeu établis dans les 30 derniers mètres.
- Des zones de frappe à l’entrée de la surface, pour ne pas dépendre uniquement des centres ou des exploits individuels.
Quelles conditions pour une nouvelle étoile européenne ?
Aujourd’hui, le Real Madrid dispose toujours de ce que peu de clubs peuvent revendiquer : une combinaison d’expérience, de talent individuel et d’habitude des grands rendez-vous. Pour transformer cela en nouvelle Ligue des champions, plusieurs conditions semblent incontournables.
- Maintenir un noyau dur stable : le vestiaire vit mieux quand il dispose de repères clairs. Un socle Courtois – Rüdiger – Valverde – Bellingham – Vinicius doit être préservé et entouré intelligemment.
- Gérer la transition générationnelle : l’intégration progressive de jeunes profils ne doit pas casser la culture de la gagne. Le dosage entre expérience et renouveau sera crucial dans les matchs à élimination directe.
- Optimiser la profondeur de banc : en 2023-2024, des joueurs comme Joselu ont été décisifs. Demain, d’autres profils pourront jouer ce rôle, à condition d’être utilisés dans des contextes adaptés à leurs qualités.
- Limiter la dépendance à un seul joueur : même si Vinicius ou Bellingham restent des références offensives, la prochaine campagne devra voir plus de diversité dans les buteurs et les passeurs décisifs.
Le parcours 2023-2024 a montré un Real capable de survivre à presque tout : blessures, adversaires plus « installés » tactiquement, matchs mal maîtrisés. Pour aller chercher une nouvelle étoile européenne, il faudra ajouter à cette résilience un peu plus de contrôle, un peu moins de temps faibles, sans perdre ce qui fait l’essence de ce club en Coupe d’Europe : la conviction profonde que, dans les nuits de Ligue des champions, rien n’est jamais vraiment terminé tant que le Real Madrid est encore sur le terrain.